trans-MEDIA : Pour une poignée de dés

Pour une poignée de dés – abrégé P1PDD par ses créateurs – est un podcast de jeu de rôle diffusé en ligne depuis septembre 2015. Au fil d’épisodes bimensuels, les auditeurs peuvent découvrir les mésaventures de quatre joueurs et des personnages qu’ils incarnent. Plantée dans le monde torturé et dangereux de Vampire : La Mascarade, l’émission propose de suivre le déroulement d’une campagne de jeu de rôle tant du point de vue narratif que des relations entre joueurs. Cet épisode de trans-MEDIA vous invite à plonger dans l’univers de Piouf et sa bande et à découvrir ce qui fait de P1PDD une production culturelle à la fois divertissante, actuelle, et créative.

L’essor du « let’s play »

Play and mic
Le poste d’Aterraki, alias Lucien Lancier

La démocratisation des technologies de capture, de montage, de diffusion audio et vidéo a favorisé le développement d’une nouvelle forme de divertissement centrée sur le jeu. Le « let’s play » consiste à s’enregistrer en train de jouer et à diffuser – parfois en direct – le contenu ainsi créé. Le spectateur-auditeur y découvre non seulement un jeu, mais également les réactions et la progression du ou des joueurs face à un univers et un gameplay.

Bien que le phénomène soit mieux établi dans l’univers vidéoludique que dans celui des jeux de société¹, plusieurs groupes de jeu de rôle se sont lancés avec succès dans la réalisation de let’s play. Utilisant des plateformes de distribution telles que YouTube ou iTunes, ces groupes de joueurs proposent à d’autres de découvrir leurs aventures filmées ou simplement audio-enregistrées.

Chaque nouvel épisode de Donjons et Jambons, une émission créée fin 2014, attire ainsi des dizaines de milliers de spectateurs. Doyen francophone du genre, le podcast Par-delà les montagnes Hallucinées, animé par Jean-Michel Abrassart, rassemble depuis mai 2011 des auditeurs fidèles autour d’univers principalement gothiques et horrifiques. Forts d’une expérience antérieure dans le podcast (bazingcast, kultur breakdown), les membres de P1PDD proposent de contribuer au mouvement en offrant des enregistrements de parties soigneusement produits.

Jouer et montrer jouer

Livre de règles
Vampire : 20 ans d’évolutions offrant un background copieux à la chronique

Animé par Piouf, P1PDD propose aux auditeurs de suivre une campagne de jeu de rôle située dans le Monde des Ténèbres développé par White Wolf. Quatre joueurs — Xeutrope, Swann, Geoffroy, et Aterraki — y incarnent de jeunes vampires découvrant peu à peu leur condition d’immortels. Les premiers épisodes débutent alors que les personnages sont encore humains et partent enquêter sur une affaire apparemment banale dans la campagne française.

Ce chapitre introductif invite à suivre les agents Alyssandre Stewart, Mathieu Villard, Tamara Eutrope, et Lucien Lancier dans leur exploration de la petite municipalité FN de Braumont-le-Cerf. Pour le joueur confirmé, le plaisir à écouter le podcast est double. Il tient en premier lieu à la découverte d’une intrigue simple, mais solide rappelant la ruralité étrange de fictions telles que Twin Peaks, Alan Wake ou La Colline a des yeux. Mais l’attrait du podcast résulte également du spectacle offert par des joueurs souvent hésitants, alternant tâtonnements drolatiques, éclairs de lucidité, et moments de bravoure.

On se prend rapidement à attendre les coups bas du maître de jeu et à s’amuser des relations entre les joueurs rappelant fréquemment des situations que l’on a pu vivre par ailleurs. Ce que P1PDD donne à entendre — comme d’autres podcasts de let’s play — c’est non seulement l’histoire d’un univers et de personnages, mais également l’histoire d’une bande de potes qui se retrouvent autour d’un loisir partagé.

Réalisme fictif

P1PDD documente une fiction. En ouvrant une fenêtre sur leurs parties, les créateurs du podcast ne se contentent pas de dérouler une narration mais montrent également comment celle-ci se crée via l’interaction des différents joueurs. Pour l’auditeur, l’intérêt à suivre le groupe au fil des épisodes tient en partie à cette esthétique réaliste.

La croyance que Xeutrope, Aterraki et les autres jouent de manière honnête, comme ils le feraient en l’absence de micro ou d’audience, semble nécessaire à l’appréciation du podcast. Alors que les relations entre les personnages et l’univers sont nécessairement scriptées – à travers le travail du maître de jeu et des créateurs du Monde des Ténèbres – les relations entre les joueurs ne sont pas censées l’être, facilitant ainsi l’identification de l’auditeur avec le groupe. Et pourtant, une écoute plus approfondie du podcast révèle le caractère construit de cette réalité.

Xeutrope et Swann
Alyssandre Xeutrope Stewart et l’évasive Tamara Swann Eutrope

Cette construction passe d’abord par le découpage des parties. Pour une poignée de dés adopte un format sériel. Chaque session de jeu ou chapitre est découpée en trois à quatre épisodes — diffusés sur un rythme bimensuel. Adoptant l’esthétique des séries télévisuelles contemporaines, ce format dégraisse et resserre l’action, dévoilant une version plus nerveuse, riche, et percutante de ce qui constitue une partie de jeu de rôle. Le travail de coupe effectué par l’équipe débarrasse le jeu de ses temps morts et permet d’orchestrer des montées en tension qui s’achèvent fréquemment sur des cliffhangers.

L’attention portée au design sonore contribue également à la singularité et à l’intérêt de P1PDD. Chaque épisode s’ouvre sur le même générique d’introduction — emprunté à la série Utopia de Dennis Kelly — et se clôt sur un morceau répondant plus spécifiquement à la thématique ou à l’ambiance de la partie. Piochant aussi bien dans les compositions expérimentales de Moondog que les morceaux calibrés pop rock de Phoenix, les producteurs du podcast renforcent ainsi la tonalité des différents épisodes.

Cette utilisation régulière de la musique engage d’autre part P1PDD et ses auditeurs dans un jeu de miroir redirigeant vers d’autres media. Alors que le générique introductif renvoie à la sphère télévisuelle, l’utilisation du morceau Hydrogen de M.O.O.N. (épisode 8 de la saison 1) résonne par exemple avec l’univers vidéoludique de Hotline Miami.

Geof and Aterraki
Matthieu Griffooo Villard et Lucien Aterraki Lancier

L’habillage sonore passe également par l’ajout de sons d’ambiance venant enrichir l’écoute : bruits de sirène alors que la police débarque, morceau électro tandis que les personnages inspectent une boîte de nuit, hululements de chouette pendant une phase d’exploration nocturne… L’utilisation discrète et parcimonieuse de ces sons contribue également à brouiller les frontières entre les univers respectifs des joueurs, des personnages, et de l’auditeur. Leur origine n’est pas toujours claire et on se prend parfois à se demander si l’alarme qui résonne vient du voisinage, du lieu où se déroule la partie ou d’un entrepôt visité par les vampires que l’on suit.

What game is about
Petits artéfacts trahissant un système de règles qui sait se faire discret pendant les parties

L’ensemble de ces additions invite ainsi une écoute active de la part de l’auditeur qui accède dans le podcast à une expérience de jeu augmentée, qui n’est ni celle des joueurs ni celle des personnages. Le blog compagnon du podcast participe d’ailleurs de cette expérience en offrant différentes ressources documentant à la fois le déroulement de l’histoire — background détaillé des personnages, dossier sur les lieux visités — et sa production par l’équipe : tutoriel sur l’enregistrement d’une partie, recensement des différents groupes de let’s play francophones…

Au-delà de ce que l’on y entend, P1PDD se démarque par ce que l’on y entend peu ou pas. Ici, pas de paquet de chips qu’on ouvre, de portable qui sonne, ou d’amis qui arrivent à l’improviste. Tout comme le montage des épisodes, le soin apporté à l’enregistrement contribue à épurer et resserrer l’action. La partie est réduite à l’essentiel. L’auditeur n’est pas convié aux discussions tenues autour d’une cigarette ou au débriefing des parties. Il ne suit pas les voyages vers le frigo et les questionnements sur la bière à acheter ou l’heure du dernier RER, même ci-ceux-ci font partie intégrante de la culture rôliste. Seuls de rares bruits parasites ou les instructions de Piouf à sa tablée pour les éviter, viennent rappeler les contraintes qui pèsent sur la performance des joueurs.

Entre fiction et réalité

Pour une poignée de dés offre donc une plongée ludique dans l’univers du jeu de rôle. Pour certains, à commencer par les membres du podcast, le let’s play permet une expérience de jeu par procuration. Mais se limiter à cette description reviendrait à minimiser le processus créatif qui sous-tend des productions telles que P1PDD. L’équipe joue avec le jeu de rôle. Elle explore le medium de manière ludique, le transforme et le recrée à travers un travail minutieux de production. Bien que visiblement passionnés par l’activité, ses membres ont compris que jouer et regarder jouer impliquaient des plaisirs et motivations différentes. Ils transcendent ainsi le matériel de base pour offrir une expérience remaniée, à la fois diminuée et augmentée, diluée et intensifiée.

« […] L’homme est un animal qui se joue lui-même – ses performances sont, dans un sens, réflexives. En se jouant, il se révèle à lui-même. » Victor Turner

Se faisant, P1PDD — et le let’s play de manière générale — éclaire le jeu de rôle sous un angle nouveau. Il souligne notamment la logique du « jouer et montrer jouer » au cœur de l’activité. Il rappelle que les rôles autour de la table se situent à des niveaux multiples. Faire du jeu de rôle, ce n’est pas uniquement incarner un vampire, un nain, ou un maître de kung-fu, c’est aussi jouer à être joueur, explorer de manière ludique les possibilités ouvertes par cet espace d’interaction aux règles flottantes, mais bien réelles. Le jeu de rôle, en somme, n’invite pas uniquement à mettre en scène un personnage, mais également à se mettre en scène soi-même.

P1PDD ne plaira pas forcément à tous. La manière de mener une partie et d’interpréter un univers — ici celui du Monde des Ténèbres — a toujours une dimension personnelle. De nombreux joueurs et maîtres de jeu errent de table en table avant de trouver le ton et les dynamiques qui leur conviennent. Certains éprouveront peut-être des difficultés à entrer dans l’univers — pourtant accueillant — de Piouf et ses joueurs. Quoiqu’il en soit, on ne pourra nier que Pour une poignée de dés constitue une avancée significative dans l’exploration du jeu de rôle comme forme culturelle. Divertissant, enthousiasmant et ludique, on ne pourra donc que conseiller P1PDD aux néophytes désireux de découvrir le let’s play de jeu de rôle.

Bannière Micro

¹ Le rachat de Twitch – une plateforme de diffusion de « let’s play » principalement consacrée au jeu vidéo – par Amazon pour approximativement 970 millions d’euros témoigne de la vivacité du phénomène.

Illustrations :
Photographies de P1PDD  © 2015 – Pierre de Sola
Vampire : La Mascarade. Edition 20ème anniversaire [couverture] © 2014 – Arkhane Asylum Publishing
Autres photographies, auteurs inconnus

Musique :
Utopia Overture © 2013 – Cristobal Tapia de Veer – Utopia (Original Television Soundtrack) – Silvascreen Records
Pour une Poignée de Dés [saison 1, épisode 3] © 2015 – Pour une poignée de dés

Textes:
The Anthropology of Performance © 1987 – Victor Turner – PAJ Publications [traduit par l’auteur]

Une pensée sur “trans-MEDIA : Pour une poignée de dés

  • 29 février 2016 à 19 h 19 min
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    Et Piouf est dans le coin en plus. N’hésitez pas à poser vos question donc 🙂

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