L’entrainement à l’escrime de GN : Pour qui ? Pourquoi ? Comment ?

Souvenez-vous, il y a fort fort longtemps, d’une époque où il faisait beau et chaud : souvenez-vous l’été dernier — non, pas le film, juste la saison — juin, juillet 2015, l’époque des cerises et des coups en terrasse… Ça y est vous y êtes ? Bien ! Vous aviez surement remarqué à l’époque qu’une nouvelle activité ludique avait fait son apparition à la Boite à Chimère. En plus des soirées jeu de rôle, jeu de plateau et des murders de plus en plus fréquentes, il s’agissait de se réunir régulièrement autour de séances d’entraînement à l’escrime de GN¹. Une discipline qui a connu pas mal de succès. On vous explique pourquoi.

Si vous êtes normalement IMG_1891constitués (entendez par là que vous n’avez jamais pratiqué le jeu de rôle grandeur nature) vous êtes sûrement en train de vous demander ce que c’est encore que cette nouvelle invention chimérienne. Il se peut même, si vous nous avez aperçus sur un coin de pelouse à la cité U (la Cité internationale universitaire de Paris) que, méfiants, vous ayez fait un détour afin d’éviter cette horde d’énergumènes aux tenues étranges et à la capillarité douteuse, agitant sans relâche des épées en mousse dans de grands mouvements désordonnés. « On n’est jamais trop prudent », vous êtes-vous dit en levant un sourcil interrogateur devant ce spectacle incongru. Et pourtant, il n’y avait aucune raison de se méfier : vous assistiez sans le savoir aux prémices de splendides scènes de batailles épiques auxquelles les joueurs de GN aiment participer. Devant vous se déroulait l’entraînement d’une poignée de rôlistes inoffensifs (et même peu compétents pour la plupart, mais c’est un autre sujet) désireux de s’améliorer pour pouvoir briller sur les champs de bataille, le moment venu.

EPEECar, vous l’ignorez peut-être, dans la plupart des jeux de rôle grandeur nature, il y a bel et bien des affrontements armés. Ces combats sont même un des aspects fondamentaux du jeu. Ne prenez pas cet air choqué, ce sont des batailles sans victime (promis !) avec des armes factices. Et même si on parle d’affrontement armé, je rassure tout le monde, cela reste bel et bien un jeu. Pas question de se faire mal, tout est simulé : les armes à feu en plastique lancent des fléchettes en mousse, les armes blanches sont en latex, les projectiles (lances, flèches, carreaux…) munis d’embouts sphériques sont conçus pour s’écraser mollement sur les ennemis… Bref l’arsenal complet du guerrier de toutes les époques se retrouve en version « sans danger », il existe même des chopes et des tonneaux en latex pour simuler des batailles dans les tavernes.

Ceci dit — et nous entrons enfin dans le cœur de notre sujet — si les armes utilisées en jeu de rôle grandeur nature sont sans danger, cela ne dispense pas d’apprendre à les manier correctement. En premier lieu, pour la beauté du geste mais aussi et surtout pour être sûr de remporter la victoire, en d’autre termes d’éclater la face de ses adversaires — pardon, je m’emporte — de faire mouche à tous les coups en suivant les règles de l’art en situation de combat. Donc, désireux de développer les compétences de chaque GNiste de la Boite à Chimère en matière de brette, nous avons tenté (et tentons encore) de former une équipe de choc sachant combattre avec panache, sécurité et efficacité. Autant vous dire que la tâche s’annonce longue et ardue. Mais à cœur vaillant rien d’impossible et à la Boite à Chimère, bruce2on manque peut-être un peu de style, mais pas de motivation ! Suivant les préceptes du grand philosophe Bruce Lee : « Je ne crains pas l’homme qui a pratiqué 10 000 coups une fois, mais je crains l’homme qui a pratiqué un coup 10 000 fois », et conscients que l’entraînement est la clé de la réussite, nous avons décidé de nous réunir pas moins d’une fois par semaine.

Avant de rentrer dans le détail des dits entraînements et des premiers résultats, je vais déjà vous rappeler les bases de la pratique de l’escrime de GN puisque, contrairement à la croyance populaire, participer à un GN ne consiste pas (uniquement) à courir dans la boue en caleçon, une arme à la main en hurlant, c’est beaucoup plus subtil que ça. Il y a des règles ! Bien sûr chaque GN a ses règles spécifiques, un système de jeu qui lui est propre mais, sans rentrer dans le détail, il faut savoir que dans chacun d’entre eux (à de rares exceptions près) une constante demeure en ce qui concerne les règles d’affrontement. Comme dans les jeux vidéos, on joue en suivant un système de points de vie. Imaginez au-dessous de chaque GNiste une réserve de petits cœurs disparaissant au fur et à mesure du combat. Plus il reçoit de coups, plus sa réserve baisse. Bien sûr, il y a des équilibrages qui varient suivant les GN et les personnages incarnés : plus ou moins de points de vie, plus ou moins de potentiel d’attaque, plus ou moins de possibilité de défense, mais grosso-modo plus on vous touche, plus votre énergie vitale diminue. En résumé, durant un combat, comme dans un jeu de baston, le GNiste devra se battre  avec ardeur et efficacité pour toucher sans se faire toucher.

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Et c’est bien souvent à ce moment là, dans le feu de l’action, malgré de bonnes intentions évidentes, que les beaux gestes amples, propres qui devaient donner du charisme à son personnage vont se transformer en une bouillie visuelle se résumant à agiter son épée devant soit tout en sautillant un peu partout. Sans vraiment le faire exprès, on se retrouve acteur d’un combat rapide et brouillon qui, dans la fièvre de l’affrontement, s’avère parfois peu sécurisé. Tiens en parlant de sécurité, ça vous dit un petit aparté sur le sujet ?

Rappelons très rapidement les règles à respecter impérativement lors les affrontements armés en GN : pas de coup au visage, pas de coup aux parties génitales (ni sur la poitrine pour les femmes), pas de coup de pointe (aussi appelé estoc) et pas de coup porté avec la force d’un bulldozer. Ça parait simple et évident mais je peux vous assurer que dans le feu de l’action on a vu plus d’une fois des coups donnés un peu trop forts dans des endroits un peu trop sensibles. Essayez de modérer vos actions et faites une belle touche nette et précise même lorsqu’une armée d’orques se jette sur vous. Un coup peut très vite déraper et les épées ont beau être en mousse, croyez-moi, ça peut faire mal. Heureusement, les GNistes sont pour la plupart très fairplays et soucieux de ne pas faire mal à leurs adversaires, aussi à la Boite à Chimère on s’entraine également beaucoup à s’excuser des coups portés trop hauts, trop bas, trop forts… Et après on fait des concours de bleus.

Ce préambule établi, les digressions achevées, entrons désormais dans le cœur du sujet : en quoi consiste l’entraînement à l’escrime de GN made in la Boite à Chimère ?

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Je vous préviens, le premier qui dit, s’assoir dans la pelouse au soleil en buvant des canettes de bière va s’en prendre une ! Parce que ce ne serait que pure médisance. Quand on joue, c’est toujours sérieux, n’en déplaise à nos détracteurs ! Alors, comment ça se passe ? Pour commencer, avant chaque entraînement chacun se met dans l’état d’esprit du guerrier avec la ferme intention de prendre l’ascendant sur l’autre. bruce3On joue la gagne et on se répète avec ardeur le mantra de notre grand maitre Bruce Lee : « Si ton adversaire vient à t’effleurer la peau, frappe-le dans la chair
 ; s’il te frappe dans la chair, brise-lui les os ; s’il te brise les os, prend-lui la vie
 ; mais quoi qu’il en soit, joue ta vie avant qu’il ne joue la sienne. »

Puis, chacun s’équipe de son arme préférée. L’épée, reine des champs de bataille, constitue l’arme de la majorité des participants mais parfois haches, dagues, arcs, tuyaux coudés, couteaux… font aussi leur apparition. Le but est d’apprendre à manier une arme qui correspond à son personnage de GN, en accord avec son état d’esprit et sa condition. Z’avez déjà vu un elfe s’engager dans la mêlée avec une masse d’armes, un C.R.S. sortir une hache ou un noble digne de ce nom se battre avec une fronde ? Il faut rester cohérent avec l’univers qu’on compte investir, tout en restant conscient de ses limites physiques et de sa corpulence : si l’imagination n’a pas de limite, notre corps nous en impose forcement. Si vous mesurez moins de 1,50 m, vous ne pourrez pas vous battre efficacement avec une double hache danoise de plus de 1,60 m, au même titre que vous aurez du mal à utiliser épée et bouclier si vous ne possédez qu’un bras. Ces séances d’entraînement sont aussi l’occasion d’emprunter les armes des partenaires pour les éprouver, les tester, voir si on est à l’aise avec une arme plus ou moins lourde, plus ou moins bien équilibrée, avec plus ou moins d’allonge… Et bien sûr de comparer ses armes avec celles d’autrui pour savoir, désir typiquement masculin, qui a la plus longue.

Une fois correctement armé, on cherche un ou une partenaire prêt(e) pour le combat et, tout en recréant le chaos qui règne parfois sur un champ de bataille, on se charge mutuellement à coups de taille (c’est-à-dire avec le tranchant de l’épée, par opposition au coup d’estoc, rappelons-le, interdit en GN) jusqu’à ce qu’un des protagonistes s’avoue vaincu. Autant vous le dire, le combat ainsi réalisé est rapide et dense :BAC il n’y a pas de pause entre chaque coup donné, pas de passe d’arme, pas de botte secrète complexe ou d’attaque composée car le système de jeu ne le permet pas. Revenons à notre métaphore de barre d’énergie dans les jeux vidéos : vous avez déjà vu un ennemi stopper son attaque alors qu’il vous reste de la vie ? En GN, c’est pareil, pas de pause : attaque, parade, parade, parade, attaque, attaque, attaque… C’est tout ce qui est possible. Finalement, et malgré les armes parfois atypiques, on est bien plus proche du match de boxe que de l’escrime lorsqu’on s’affronte en GN.

Fort de cette constatation, exit les cours techniques, les positions de garde rigoureuses et les attaques ajustées. Et là, j’imagine les plus vindicatifs d’entre vous s’écrier « Ah c’est donc bien ça que j’ai vu à Cité U cet été : des chevelus sautant partout sans aucune logique ; un joyeux bordel qui sert à rien ! Toute cette lecture pour que dalle ! Retour à la case départ, merci bien… » Détrompez-vous : si nous ne suivons pas de cours d’escrime à proprement parler, ces entraînements sont bel et bien rigoureusement orchestrés. Une séance d’entraînement va combiner un travail de mise en condition physique associé à l’apprentissage de quelques techniques basiques de placement de corps et/ou d’armes. Comme nous avons des niveaux très disparates et des objectifs également différents d’un individu à l’autre, la marge de progression de chaque chimérien lui est propre mais, pour schématiser, on dira qu’il y a trois lignes de progression, consciente ou non, dans lesquelles chacun peut évoluer à son rythme.

1) Débutant

On apprend à tenir et être à l’aise avec son arme comme si elle était le prolongement de son corps, on se familiarise avec les règles et surtout on travaille pour chasser toute appréhension du combat. Recevoir un coup, tomber dans la boue, ce n’est pas grave — the show must go on! — au pire on aura quelques bleus et un jour on sera celui qui fait peur aux petits nouveaux. On s’entraine à doser ses coups en travaillant sous forme d’échanges directs pour mieux comprendre la force qui doit être déployée dans chaque attaque. Pas de pression, pas de précipitation, de l’amusement avant tout.

2) Intermédiaire

OL1040213n commence à mettre du rythme et à apprendre à gérer son effort, son souffle et son rythme cardiaque ; un enchaînement de passes d’arme peut s’avérer parfois très physique. On développe vitesse, endurance, précision et agilité (c’est à ce stade-là qu’on saute partout). C’est sympa de prendre des coups, mais si on peut les éviter c’est tout aussi bien car, pour rappel, une touche = 1 point de vie en moins. C’est donc mieux de savoir esquiver si vous ne voulez pas voir mourir votre personnage dès le début du GN, si possible avec classe et dignité car la plupart du temps on est plus proche de Kermitt la grenouille que de Robin des Bois, mais ne soyons pas trop durs avec nous-mêmes ; l’entraînement est fait pour ça. En binôme, dans un soucis de respect de l’autre, on apprend à armer ses coups, c’est à dire prendre de l’élan avec son bras armé avant de frapper sa cible de sa lame. Ainsi les trajectoires d’épées sont lisibles, sans ambiguïté, donc sans risques et donc valides en terme de jeu. On tente de mettre en place les bons réflexes qui nous sauveront la vie sur les champs de bataille, à savoir « je touche et j’esquive » ou « je touche et je pare » au lieu de « je touche, tu me touches »… Bon ! dit comme ça, ça fait un peu élève de maternelle à la découverte de son corps mais je vous assure que c’est très utile comme exercice.

3) Expert — attention ! ça ne rigole plus.

À ce niveau, puisqu’on est (normalement) devenu intouchable, il ne reste plus qu’une chose à apprendre pour devenir la terreur des champs de bataille : toucher à tous les coups. Et c’est loin d’être évident, surtout quand il y a des cabris en face. On va donc apprendre à optimiser les trajectoires de son arme et de son corps, on travaille l’économie de mouvements pour gagner en endurance et en vitesse d’exécution. On joue avec les réactions de l’adversaire et on essaie de le dominer, on contrôle son arme pour éviter de se découvrir, on cherche la faille dans la défense adverse et on riposte avec le plus de précision possible. On fait des feintes de corps (sans perdre l’équilibre si possible) et on diminue autant que possible les grands gestes, sources d’inertie et de manque de contrôle. Il faut apprendre à enchainer les coups sans relâche, en rafales. Même si le premier coup ne touche pas, il ouvre le chemin aux suivants et met l’adversaire en difficulté. C’est la règle de l’enchaînement en trois temps en escrime (ah ! Enfin de l’escrime ! Quoi qu’à mon avis cette règle doit être valable dans tout sport d’opposition…). Le premier coup prépare le second qui se conclut par une touche au troisième. Et puis si ça se passe bien, on corse un peu l’affaire, le un-deux-trois en bataille c’est bien mais, à l’entraînement, autant travailler des enchaînements plus longs pour automatiser les réflexes en suivant le bon vieux principe de Bruce Lee : bruce« Ne crains pas l’échec. Ce n’est pas l’échec, mais le manque d’ambition qui est un crime. Avec des objectifs élevés, l’échec peut être glorieux. » Charge à nous, donc, de travailler des enchaînements de dix coups ou plus. Bien entendu, dans la réalité du terrain, ça foire, mais l’essentiel n’est-il pas de s’amuser ensemble ?

Promis, dès qu’on y arrive (proprement, j’entends) je fais un add-on à cet article avec un niveau de progression « super expert ». Ce jour viendra surement, mais pour l’instant on a déjà du pain sur la planche pour arriver à un résultat à peu près correct. Surtout que bon, avant d’atteindre ce niveau , il faut déjà atteindre celui d’«expert en groupe». Car oui, s’il est relativement simple, pour qui travaille sérieusement, de passer d’un niveau à l’autre lorsqu’on travaille en duo c’est tout autre chose quand il s’agit de travailler en groupe. Et manque de bol pour les experts du duel, le combat de GN c’est le plus souvent en masse – en troupeau devrais-je dire – et rarement en face à face, d’égal à égal. Au cœur de l’action vous aurez le plus souvent non pas un mais plusieurs malandrins qui essaieront de vous toucher à la première occasion, et peu importe s’il faut frapper sournoisement dans le dos pendant que quelqu’un détourne votre attention en face. À la guerre comme à la guerre ! BAC1Du coup, pour ne pas se faire dégommer, il convient d’interagir en groupe soudé. Ceux qui ont compris ça, sont les rois des champs de bataille. On les craint, on les évite, leur réputation les précède …  Notre équipe de joyeux escrimeurs n’en est certes pas encore à ce niveau, mais c’est en forgeant qu’on devient forgerons. Epées (en mousse) à la main, entraînement après entraînement, on deviendra bientôt un groupe d’Attila : là où la boite à chimère passe, l’herbe ne repousse pas.  Apprendre à se déplacer ensemble, réfléchir à des formations, des ordres d’attaques, s’effacer au profit du groupe sont autant d’exercices que nous mettons en place pour devenir un jour, peut-être, un de ces rouleaux compresseurs qu’il vaut mieux éviter si l’on ne veut pas périr en GN.

Pour ce faire, pas de pression, c’est un jeu avant tout, on reste tranquillement sur nos séances hebdomadaires qui ont été mises en hibernation avec l’hiver et le froid, et qui, sans nul doute, reviendront avec le retour des bourgeons. J’espère alors que, quand vous nous croiserez au détour d’une pelouse de la Cité U, vous ne ferez pas cette fois de crochet, mais au contraire que vous vous approcherez, curieux et avides d’en savoir plus et d’essayer à votre tour cette activité ludique qu’est l’entraînement à l’escrime de GN.

Plus d’info sur les horaires de pratique à l’intention des membres sur notre forum : les soirées épées en mousse

¹ : GN est l’abréviation de grandeur nature. Grandeur nature est le raccourci linguistique pour jeu de rôle en grandeur nature et comme « escrime de jeu de rôle en grandeur nature » c’est fastidieux à écrire et à lire, vous risquez de retrouver souvent GN dans cet article.

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